mercredi 18 février 2015

Amour - Poème de Ping-Hsin -









Amour

Pour fuir mes pensées d’amour
De fourrure me suis vêtue
Hors la maison silencieuse
Loin de la lampe ai couru

Sur un très étroit chemin
Se lève une lune brillante
Et sur la terre enneigée
Toutes les brindilles fanées
De çà, de là et partout
Dessinent le mot « Amour »

Zhu-Hai, dimanche 11 mars 2008. Ping-Hsin

Traduction : Amélie de la Musardière


"Romantique Zhu-Hai" - Au bord de l'eau -

Une belle soirée - L'époque des amours heureux.....





Chapitre 6 - Au bord de l’eau


« Au Bord de l’Eau » c’est ainsi qu’en français on traduit le titre de l’un des quatre plus célèbres Romans Classiques chinois, le «Shui Hu Zhuan ». C’est un roman de cape et d’épée à la chinoise ! Aussi célèbre que « Les Trois Mousquetaires » en France ou « Robin des Bois » en Angleterre. D’ailleurs, le chef des 108 bandits-héros, Song Jiang, est un personnage historique qui fut un chef de rébellion sous les Song. Aux XII et XIII° siècles, l’histoire devint extrêmement populaire, mais elle n’était pas encore rédigée. Ce n’est qu’au XIV° siècle que Shi Nai’an mit par écrit ce palpitant roman, dans une langue plus accessible que  le chinois classique, réservé aux seuls mandarins lettrés. De plus, il divisa l’ouvrage en cent chapitres qui reprenaient les traditions orales des conteurs.

Il y a bien des années, alors que j’étais en convalescence après une forte fièvre et plusieurs épisodes délirants, la lecture de cet ouvrage me remit les idées en place ! J’en conserve encore un vif souvenir. Mais comme j’ai oublié le détail des histoires particulières – à l’exception de celles de Wu Song et Li Kui, naturellement – j’aimerais beaucoup le relire. Et chaque fois que je me trouve au bord d’un lac en Chine, même de petite taille, je repense à ce roman. Narration fictionnelle aux mille personnages et péripéties innombrables, mais dans lequel il n’y a pas d’histoire d’amour. Seulement des poursuites, des bagarres, des coups fourrés, de graves injustices redressées à grands coups de sabres, des repas cannibales parfois… bref, beaucoup de violence. Tout le monde finit par périr, y compris le tigre géant que Wu Song, encore embrumé par les vapeurs d’alcool, tue à grands coups de poings sur le crâne… pauvre minet !

Frère Tuck, Porthos, ou Li Kui… tous des brutes ! Moi, j’aime les lacs, et c’est sur les rives de certains d’entre eux que j’ai vécu les heures les plus heureuses de ma vie…

Horizon Cove est la plus belle Résidence de toute la Province du Guang Zhou. Elle est connue à Hong-Kong, à Sheng Zhen, à Canton, à Macau, partout. C’est aussi la plus grande. Elle s’étend d’est en ouest sur plusieurs kilomètres, et du nord au sud sur des centaines de mètres. La Grande Porte est au nord. Elle ouvre sur l’autoroute Macau-Canton. La Porte Sud donne sur une petite route très tranquille, fréquentée seulement par des livreurs, les mini-bus de jardins d’enfants, et les bicyclettes des petits travailleurs indépendants, tels les ramasseurs de cartons, les ouvriers et jardiniers, et les ramasseurs de palmes.

En effet, dans cette province, il y a énormément de palmiers de toutes sortes. Ces arbres sont sempervirents. Mais s’ils restent verts tout au long de l’année, cela ne les empêche pas de perdre leurs palmes fanées. Alors que les nouvelles pousses croissent au sommet, les anciennes palmes tombent petit à petit, surtout lorsque le vent est fort. Elles sont longues, larges, lourdes et … coupantes. Il faut donc les ramasser sans traîner. C’est un petit métier qui ne doit pas rapporter gros mais qui est bien utile. Et ne croyez pas qu’il s’agisse là d’une sine cure ! C’est un bien dur travail vu le poids des palmes et la chaleur tropicale.

L’autobus de notre université arrive par là le matin pour prendre son chargement de professeurs bien frais, et revient plusieurs fois chaque après midi pour déverser les malheureux enseignants très fatigués…

C’est aussi le long de cette petite route que les vieux parents des riches propriétaires chinois cultivent amoureusement et nostalgiquement des légumes qui leur rappellent leur jeunesse difficile. Maintenant, ils ne manquent de rien. Leurs fils sont à Hong-Kong ou aux Etats-Unis. Ils pourvoient très largement aux besoins de leurs parents. Mais un paysan reste un paysan… et le long du trottoir, les professeurs étrangers peuvent chaque matin admirer la croissance des haricots, la floraison des petits piments rouges, la pousse rapide des épinards…

De l’autre côté de la rue, s’étend une petite jungle, sur un vaste terrain très accidenté. C’est l’ancien parc de la Famille Tang. Cette famille, autrefois richissime, a donné son nom à la Baie vers la Rivière des Perles, et au village d’à côté qui est maintenant une banlieue de Zhu Hai. Avant d’émigrer aux Etats-Unis, ils avaient offert leurs terres au village de Tang Jia. Mais les responsables locaux n’en ont rien fait, trop occupés qu’ils sont à promouvoir l’immobilier, attirer les investisseurs et faire de fructueuses affaires. On peut y voir des hérons, quelques oiseaux de proie que mes étudiants prennent pour des aigles parce qu’ils n’ont jamais rien vu, et de maigrichonnes volailles qu’élèvent de pauvres gens qui squattent des bâtiments de brique qui ont l’air de dater du Grand Bond en avant…

Entre la rue et les agréables collines couvertes de ficus géants pris d’assaut par des volubilis mauves, il y a deux petits lacs. L’un est rond comme une mare, et orné d’un minuscule et gracieux pavillon chinois traditionnel à toit vert et aux pointes recourbées, que j’admire chaque matin de la fenêtre du bus. L’autre est moins joli mais nettement plus grand, aux contours irréguliers. Sur la rive ouest une famille occupe une maison ancienne. Ils ont construit des pontons de bois le long des berges et ouvert un restaurant. Le soir ils allument des lanternes rouges. On peut marcher doucement  en se guidant aux lumières. Un jeune homme est à l’entrée, chargé d’accueillir les hôtes. Il leur souhaite la bienvenue. Cela donne tout à fait l’impression d’être entré dans une des illustrations d’un roman classique…

Aujourd’hui, rude journée. Les lundis sont toujours de rudes journées. Mais j’ai réussi à rentrer plus tôt que d’habitude. J’ai couru à l’appartement, pris une douche, et revêtu mon costume indien noir à broderies d’or. Et me voilà à la Porte Sud, sous les palmiers royaux aux troncs lisses. J’attends mon soleil, mon cœur, ma nouvelle raison de vivre heureuse, le beau Docteur Sorenson. Le voilà qui arrive. Il marche à grands pas. Naturellement, il est si grand ! Main dans la main nous allons vers le restaurant du bord du lac. Il modère son allure pour que je puisse trottiner à côté de lui sans perdre le souffle. Je lui parle des illustrations des romans classiques et lui dis que nous sommes en train de basculer dans une belle histoire très littéraire. C’est un homme de culture, mais comme il ne connaît rien à l’Extrême Orient, j’essaie de lui raconter des choses intéressantes. Il m’écoute mais ne répond pas. Il semble ne jamais éprouver le besoin de parler.

Le jeune homme nous accueille devant la porte qui donne accès à la première cour. C’est une maison traditionnelle chinoise, en briques, avec de petits dragons sculptés dans la pierre de chaque côté de la porte d’entrée. Et un seuil matérialisé par une planche épaisse, naturellement ! Nous l’enjambons. Dans la cour, des cages à poules, des jarres, des bassines avec de douteux chiffons qui traînent ici et là, un balai et des cagettes de légumes. Plus loin, un chien jaune et des canards placides qui ne daignent même pas nous regarder de leurs yeux ronds et brillants… C’est un peu vexant… car nous les regardons ! Ce spectacle campagnard à une portée d’arquebuse des casinos de Macau, moi, je trouve ça bien agréable ! Et je laisse les restaurants impersonnels et climatisés-à-la-glace aux fanatiques partisans du « développement ».

Nous avançons vers la seconde partie de cette accueillante demeure et les pontons de la berge. Les propriétaires ont prévu grand. L’espace est dégagé, il n’y a que quelques tables rondes et une poignée de convives. Mais naturellement, ce sont des professeurs étrangers, et par conséquent, des collègues. Francis, que j’ai connu tout au début de mon séjour, dans ma première université, chinois du sud mais porteur d’un passeport canadien, ex-cadre bancaire, me fait un joyeux signe de la main. J’y réponds, mais sans enthousiasme. Il y a aussi le vieux Monsieur Huang que j’aime beaucoup. Ils nous proposent de nous joindre à eux. Dilemme… Je n’en ai pas du tout envie, mais je le laisse à David. Il hésite beaucoup… D’après mon expérience, l’appel des collègues ou des anciens camarades est toujours le plus fort pour les hommes. Cela va constituer une sorte de petit test. Pensée bien féminine… Finalement, il choisi d’aller plus loin et je me dis qu’il a écouté son cœur. J’en suis très heureuse !

Nous sommes au bord de l’eau, seuls tous les deux. Nous nous installons à une des tables rondes disposées sur le ponton et une accorte serveuse apporte la carte. Elle a beau être courte, je ne sais pas lire les noms des plats au restaurant. De plus, il fait trop sombre pour que mes pauvres yeux puissent distinguer autre chose que de petites mouches noires sur ce bout de papier plastifié. « Ayhaaa ! Fais-je. Je ne sais pas lire ! Mais je comprends quand on m’explique. Dis-moi ce qu’il y a de bon à manger » Elle rit et propose « Viande ou poisson ? » Je traduis pour David. « Tofu » répond-il. Nous voilà, la fille et moi, parties à nous tordre de rire ! En effet, quand on dit d’un homme « Il aime manger du tofu » cela veut dire qu’il est porté à serrer les dames d’un peu près… Mais naturellement David ne peut comprendre l’allusion et la fille le sait bien !

Ce moment d’hilarité passé, je commande du tofu, des crevettes et des légumes-au-cœur-creux. Et de la bière ! Tout de suite ! Je n’ai rien bu depuis mon thé du matin, à six heures et demie et je meurs littéralement de soif. On nous apporte des bouteilles de Hai Zhu Gold rafraîchies, un vrai délice ! Puis les différents mets et du riz dans de petits plats en terre cuite rouge. Cela change des traditionnels bols. Pour faire chic, je suppose. Je donne le mien à David. Nous mangeons et buvons et je commence à me sentir mieux. C’est que j’étais vraiment fatiguée. Puis je sors mes petites cigarettes coréennes Esse-bande-rose et j’en fume deux, après lui avoir demandé si cela ne le gênait pas. Je sais que les américains sont capables de devenir hystériques sur ce sujet ! Mais il me répond « Bien sûr, pas de problème. » Comme il est tolérant. Comme il est différent des autres américains…

Une fois bien à l’aise, j’essaye de parler de sujets susceptibles de l’intéresser. D’habitude ce sont les hommes qui parlent. Mais David ne parle pas. On ne peut passer un long moment en tête à tête sans se dire un mot ! Je lui raconte ma journée, je parle de mon Recteur bien aimé, des affaires de notre Département… sans obtenir la moindre réponse. A la fin, je finis par craindre de l’importuner. Je lui prends la main en disant « Je suis très bavarde… » Il retient ma main dans la sienne, incline légèrement la tête comme il fait habituellement, et se contente de me caresser les doigts en souriant d’une façon un peu énigmatique…

Quand il sourit, ses yeux se plissent et de petits éventails se forment au coin de ses yeux. J’appelle ça des rides de sourire. J’adore ça. J’adore les caresser de mes lèvres. Et sa bouche est si belle, sinueuse, grande, les lèvres douces. La bouche de quelqu’un qui veut tout goûter de la vie, mais avec discernement plutôt qu’avidité. C’est ce que je ressens, mais je ne saurais pas expliquer pourquoi. Il a des manières de gentleman très policé. Je suis sûre qu’il n’a pas fréquenté que ces cercles de professeurs-desperados perdus dans une province reculée d’un pays en voie de développement. Outre les plus célèbres villes des Etats-Unis, il doit connaître les capitales des grands pays européens,  et il y a fréquenté la bonne société, à la différence de la plupart de mes collègues. De plus, il n’est pas jeune. Les messieurs d’un certain âge se comportent généralement avec plus d’onctuosité que les jeunes. Question de génération.

Il règle l’addition, 95 RMB à deux, je ne trouve pas cela bon marché, mais la Hai Zhu Gold était absolument délicieuse et le cadre justifie le prix. Nous repartons pour la Résidence en nous tenant par la taille et calquant exactement nos pas l’un sur l’autre. Comme il est grand ! Comme il a les épaules larges, les bras longs, les jambes qui n’en finissent pas… C’est un américain européen de culture et grec de cœur. Et c’est moi, la petite française inclassable qu’il tient dans ses bras. C’est la première fois que je marche ainsi enlacée à la taille d’un homme et je trouve cela très émouvant et absolument délicieux. Je flotte dans un rêve tout en sentant la chaleur de son corps, je vois les lumières se refléter sur les eaux noires du lac en scintillements irréels, je ne pense plus à rien. Je savoure ce moment de bonheur parfait.

Nous franchissons les grilles de la Porte Sud en saluant les gardes au passage. Ils rient avec bienveillance et complicité en nous voyant. David m’accompagne jusqu’au pied de mon immeuble au bord d’un autre lac. L’air est doux et chargé de senteurs nocturnes, les lampes dissimulées dans les buissons de fleurs tropicales diffusent un éclairage feutré, les vaguelettes sont pailletées d’éclats de lumière. On ne peut imaginer atmosphère plus romantique. Devant nous, le petit pont en dos d’âne donne accès à l’ilot sur lequel est bâti le petit pavillon chinois. Il n’existe pas de décor plus propice aux caresses. Nous nous asseyons sur le banc, tout au bord du lac et … plongeons dans les eaux profondes d’un baiser enivrant.

Quand je suis avec lui, je ne pense plus, je ne raisonne plus, j’oublie tout, tout. La seule chose qui compte, c’est d’être avec lui. Sa bouche, sa peau, ses cheveux, les battements de son cœur. Sa bouche est belle et douce. Sa peau est satinée, couverte de grains de beauté, ce qui me semble étonnant pour quelqu’un qui a les cheveux noirs. Moi, j’ai quelques grains de beauté, mais surtout beaucoup de taches de rousseur, ce qui est logique vu la couleur de mes cheveux. Quant à ses boucles, elles sont tout simplement merveilleuses, exceptionnelles, en soie… chinoise ! Je les caresse, je les roule, déroule, enroule sur mes doigts. Je les baise amoureusement, respectueusement, follement.

Ah ! Ce pavillon chinois ! Ce baiser. Ces baisers. Trop de baisers. Ces caresses. Trop de caresses. Sa bouche sur ma nuque, si douce. Ses mains sur mes hanches. Ses doigts qui pressent, qui deviennent impérieux. Il se penche vers mon oreille et me murmure « Je te veux » J’ai l’impression que je vais m’évanouir. Je me ressaisis avec difficulté. Je lui prends la main et me dirige vers l’entrée toute proche de l’immeuble N°18. Nous montons dans mon délicieux petit appartement, le 803, et nous tombons sur le grand lit. Nous sombrons corps et âme dans les espaces intemporels créés par Aphrodite. Nous nous abandonnons à nos rêves, à nos plaisirs, à nous-mêmes…

Je suis vraiment amoureuse pour la première fois de ma vie.

                                          Looking for something
                                          Looking for something
                                          Something new
                                          Something strong
                                          Something exciting…

mardi 10 février 2015

Romantique Zhu-Hai - "La moustiquaire" -


Aujourd'hui, je livre à mes lecteurs le chapitre 7 de "Romantique Zhu-Hai". Il est intitulé "La moustiquaire", mais j'aurais pu ajouter en sous titre "Le temps des amours heureux". J'y parle, certes, du beau Docteur Sorenson, mai aussi de mes activités en tant que professeur étranger dans une université expérimentale. 
Tous mes livres présentent deux histoires parallèles : la vie dans la pays d'accueil, les activités, la culture et les particularités de ce pays. A côté : la vie privée de l'héroïne. Ces deux thèmes s'enroulent l'un dans l'autre comme..... une molécule d'ADN à la forme hélicoïdale.......




Chapitre 7 - La moustiquaire


Il faut bien que je le reconnaisse, jamais auparavant je n’ai ressenti pour un homme ce que je ressens pour le beau Docteur David Polyphemus Sorenson. Quand je le vois, je m’arrête de penser. Je n’ai plus envie de parler, de raisonner, de prévoir – car je suis une personne qui s’efforce toujours de tout prévoir. Non ! Même pas le prochain baiser. Ca vient tout seul. Un enchaînement magique, guidé par les dieux…

Mais j’ai tellement lu les classiques… Ce bon Pierre de Ronsard écrivit à son Hélène ces vers si célèbres :

                Quand vous serez bien vieille, le soir à la chandelle,
                Assise auprès du feu, dévidant et filant,
                Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant,
                « Ronsard me célébrait du temps que j’étais belle ! »

Dans mon histoire, c’est moi qui écris, et les vers, et la prose. Je ne veux pas oublier les plus beaux jours qu’il m’ait été donné de vivre. Ainsi, quand je serai bien vieille, j’aurai au moins une belle histoire à relire ou raconter, et elle illuminera mon cœur.

Mon cœur, c’est lui. Je le regarde. Il baisse un peu la tête et sourit sans parler. Quand il parle, c’est doucement et à voix basse. Sa bouche, ses lèvres, en serais-je jamais rassasiée ? Sa peau, si douce, souple, couverte de taches de beauté. Ses cheveux bouclés sont d’une douceur exceptionnelle et dégagent un parfum qui lui est propre. Même ses pieds sont tendres. « Je suis un grand nou-nours » dit-il. Ah oui ! Comme c’est inattendu et mignon ! Il me regarde. « Tu es belle » et quelques minutes après « Je suis content ». Quand je me réveille la nuit – les trois heures du matin fatidiques – ou même dès deux heures à cause d’une alarme de voiture, je pense à lui et, en pensée, le couvre de baisers de la tête aux pieds. Le lendemain je le lui dis. « Ca me convient » répond-il modestement.

Vendredi je suis allée chez lui pour la première fois. Mon appartement est sis au huitième étage de l’immeuble 18 au bord du lac, à l’est de la Résidence. Il habite à l’ouest, à l’autre extrémité du parc, l’immeuble trois, en bord de rue, et au troisième étage. Sans moustiquaires aux fenêtres. C’est absolument invivable. On voit que son propriétaire ne pense pas au confort de ses locataires et ne se préoccupe que d’encaisser ses loyers sans même procéder aux investissements de base. Il y a quelques jours, David s’est fait acheter une moustiquaire pour son lit, et il m’a invitée à venir la voir…

Je mets dans un sac quelques bouteilles de bière et un paquet de raviolis chinois congelés parce que je mets fortement en doute les talents d’organisateur de David et sa capacité à prévoir quelque chose pour dîner. Je prends mon parapluie, et je sors courageusement sous les trombes tropicales dont les européens n’ont pas idée. En un instant, on est trempé jusqu’à la moelle des os. Je trottine jusqu’à l’immeuble N°3, celui où habite Alex, un jeune allemand qui m’a été présenté par Kitty. Alex vend des panneaux solaires. Il vit avec une petite chinoise qui se fait appeler Coco. Elle a déjà une petite fille, très mignonne d’ailleurs. Ce pourrait être une gentille petite famille comme on en rencontre beaucoup dans le milieu des expatriés. Mais Alex est un gars difficile, avec un passé, et beaucoup d’états d’âme. Alors, il boit, il noie ses problèmes dans des hectolitres de bière… chaque soir.

J’envoie des messages à David pour qu’il vienne m’ouvrir la porte de l’immeuble car c’est quelque chose que je n’ai jamais su faire. Chaque immeuble est pourvu d’un clavier sur lequel il faut composer un digicode. Les gardes changent les codes tous les six mois… Je suis là, devant l’escalier transformé en cascade, dans le noir, avec des nuages de moustiques pour toute compagnie. Ce n’est pas vraiment agréable. Que peut bien faire mon Bel Alien ?

Enfin, je vois la grande silhouette dégingandée du beau Docteur Sorenson surgir entre deux bosquets de plantes tropicales dégoulinantes. C’est lui mon soleil depuis notre week-end à Hong-Kong. Je me jette dans ses bras. Je lui demande où il était. Il était parti, comme ça, sous la pluie, pour me trouver. Sans savoir où, sans se munir d’un parapluie, sans même prendre son portable… Il est adorable. Nous montons sans plus tarder pour nous mettre au sec.

 « C’est spartiate » dis-je en entrant. Mais c’est pire. Totalement vide. Excepté les quelques meubles que le propriétaire est obligé de fournir sans quoi il ne pourrait pas louer son appartement. Il y avait tout de même un téléviseur, mais il l’a posé à terre derrière le sofa « pour ne pas être tenté de le regarder » me dit-il. Je trouve cela fort étrange… Aucun objet personnel. Deux petits bols dans la cuisine et un wok en fonte, le meilleur marché et la plus basse qualité possible. Je m’étonne même que l’on en trouve encore de tels. Il me dit que c’est son Aÿ qui le lui a acheté pour pouvoir lui faire la cuisine de temps à autre. Je ne sais comment elle s’y prend, mais en ce qui concerne le ménage, elle est nulle. Il y a des cheveux partout par terre et la salle de bain ne m’inspire pas du tout…

Enfin, heureusement que j’ai l’essentiel : de la bière à boire. Puis je fais chauffer de l’eau dans le wok pour y cuire les raviolis, ce qui est une hérésie en soi, et nous passons à table. Le plateau est en plastic imitation marbre. C’est  du meilleur goût ! Dessus, une petite serviette de toilette en guise de nappe « brodée d’une petite fleur » me fait remarquer mon hôte, qui ne peut pas ne pas se rendre compte que je trouve son environnement catastrophique. C’est vrai. Je suis très sensible au cadre. Particulièrement au cadre de la vie quotidienne. Je trouve que s’il est trop mauvais ou trop laid cela peut avoir une influence néfaste sur ses occupants, même à leur insu. Par ailleurs, un intérieur est révélateur de la personnalité de son propriétaire. Je suis consternée et ne sais que penser…

Mais David me propose de monter rendre visite à Coco. Alex et elle habitent l’appartement juste au dessus du sien. La nuit, quand Alex revient fin saoul, il mène grand tapage, crie, remue les affaires, met de la musique à fond, et David ne peut pas du tout dormir. Il a entendu dire que ces incommodants voisins devaient déménager au mois de juin. Nous sommes mi avril. Si leur départ est confirmé, il pourra prendre son mal en patience. Sinon, il songe à chercher autre chose pour lui-même.

Nous montons. Coco, très étonnée d’avoir de la visite le soir, nous ouvre la porte et nous fait bon accueil. Mais elle n’est au courant de rien. « C’est la femme au foyer » me dit David un peu plus tard. Oui… Sa fille, la petite Monica, vient nous embrasser. A la mode chinoise, elle nous appelle « Tonton » et « Tante » Elle est très mignonne, gentille, bien élevée, intelligente. Mais il est tard. Elle regarde des dessins animés japonais. De véritables abominations tout à fait propres à déformer un cerveau enfantin. A cette heure, la pauvre petite chérie devrait être au lit avec un verre de lait et beaucoup de bisous. Alex n’est pas là, il est parti boire, et nul ne sait quand il rentrera.

Nous redescendons pour aller « essayer la moustiquaire » ! Ma foi, c’est romantique. Elle est suspendue à un anneau au plafond et déroule gracieusement sa blancheur diaphane, tel un voile de mariée, tout autour du lit. Je n’ai jamais encore couché dans un lit équipé d’une moustiquaire, bien que j’aie passé de nombreuses années outre mer dans des pays tropicaux. Nous nous embrassons et nous câlinons un long moment, puis David se retourne et s’endort. Mais moi, je ne saurais dormir ainsi. Il fait chaud et pour essayer de capter le moindre souffle d’air, il laisse les fenêtres ouvertes. De ma vie je n’ai dormi avec les fenêtres ouvertes. Et la rue est bruyante. Il y a tout le temps du passage. Les chinois sont noctambules, c’est bien connu. Et quand ils parlent, ils en font profiter toute la Résidence ! Leur discrétion est légendaire ! Des motos passent toutes les demi-heures, vrombissant plein pot. Enfin, à 3 heures du matin, Alex revient, et là, c’est le pompon ! Il est tellement saoul que je me demande même s’il ne s’agit pas d’une crise de delirium. Il commence par se doucher, bouscule les fauteuils en hurlant, et prend sa guitare. Il se met à chanter à tue-tête, ponctuant son récital de quelques hurlements sporadiques. C’est tellement excessif que je finis par avoir envie de rire !

C’est vraiment le cas de dire que je ne peux fermer l’œil. Alors, je regarde les éclairages de la rue. Il n’y a même pas de rideaux aux fenêtres qu’il a laissées largement ouvertes. En bruit de fond, j’entends les crapauds buffles, les grenouilles, et de ces bruits nocturnes qui rappellent la jungle. Cela pourrait me faire évoquer d’anciens souvenirs, mais au fond, est-ce que je pense ? Non. Je suis fatiguée, bien sûr. Et heureuse aussi. Uniquement à cause de la présence de David à mon côté. C’est une bien douce nuit d’insomnie. Au petit matin, je commence à m’assoupir, mais il faut que je me lève et regagne mon appartement.

J’ai la tête qui tourne, le cœur qui bat, et les jambes qui tremblotent. David me sourit. Il a dormi, lui. Il voudrait que je boive du thé dans un petit bol. Je ne peux pas. C’est brûlant. Je veux un jus de fruit – et du lait dans le thé. Je ne me sens pas bien, et je sais que ma santé, et donc, mon bon fonctionnement, même intellectuel, en sera perturbé. C’est pourquoi je m’enfuis. Il m’accompagne jusqu’à la porte. Je monte dans l’ascenseur. Il sort sur le palier. Je fais un pas en arrière. Lui aussi. Que voulait-il me dire ?

Au petit matin, juste avant sept heures, le parc embaume, et les personnes âgées sont toutes dehors, à pratiquer le Tai Chi ou la Danse du Sabre. Je hume les parfums de fleurs avec volupté. Je suis habillée pour une soirée et le soleil se lève. Je croise une grand-mère qui me regarde avec une expression lourdement réprobatrice. Je suppose qu’elle a très bien compris que je sors de chez mon amant, et qu’elle désapprouve hautement. Mais c’est le cadet de mes soucis !
Je rentre chez moi, à la fois heureuse et désolée, comblée et triste, de devoir le laisser, tout seul, dans un appartement tout vide. C’est le message que je lui envoie, après avoir hésité, je l’avoue, mais j’ai décidé d’être sincère et spontanée. Je me mets à laver tous mes rideaux parce qu’ils sentent le moisi. C’est toujours ainsi sous un climat tropical chaud et humide. J’ai vraiment de la chance d’avoir une dame pour propriétaire, et pas n’importe laquelle ! Elle est chinoise de Hong-Kong, résidant à San Francisco, et s’appelle Iris. Quel joli nom ! Elle a tout prévu pour le maximum de confort dans l’appartement : toutes les fenêtres sont équipées de moustiquaires, le balcon est fermé par des verrières, il y a des rideaux, et les meubles sont neutres et fonctionnels. Je mets mon point d’honneur à l’entretenir comme s’il était à moi, ainsi que tout son contenu. Cela avait d’ailleurs impressionné David la première fois qu’il était venu. Tout est propre, nettoyé, désinfecté, et ça brille ! C’est aussi cela qui m’a attiré les bonnes grâces d’Iris « Comme ça brille ! » « C’est que je fais comme si c’était chez moi »

Dans l’après midi, j’ai quatre heures de cours. Cela veut dire quatre heures debout, à tournoyer dans la salle de classe, écrire au tableau, secouer les étudiants, aller, venir, jusqu’à ce qu’ils me disent « Professeur ! Quelle énergie vous avez ! Les autres ne font pas comme vous… » Oh ! Je sais ! Ils s’assoient derrière l’énorme table-pupitre-ordinateur, prennent un micro – ce qui leur permet de murmurer pour économiser leur voix – et, dans les pires des cas, n’adressent même pas un regard à leurs étudiants. Certains professeurs étrangers, qui partent du principe que les étudiants chinois sont nuls me hérissent le poil. Que sont-ils donc venus faire ? Encaisser un salaire qu’un autre pays leur aurait refusé ! Bref, j’ai mes méthodes, et elles font chaque jour leurs preuves. Mais, bien sûr, quand je rentre chez moi, je suis vraiment fatiguée.

Ce soir, je descends la colline du Phoenix d’Or. Quand verrai-je cet oiseau ? J’ai beau le guetter… je me demande si ses plumes sont rouges ou or ? Un jour, peut-être… je descends la colline, songeuse. Ce serait tellement agréable de pouvoir voler… j’ai un peu mal aux pieds à force d’être restée debout. Mais je dois encore marcher jusqu’à l’arrêt des bus pour prendre le 69. Et voilà que le mini bus de notre université s’arrête devant moi. La porte automatique s’ouvre et Francis crie « Mélanie ! Monte ! » en me tendant la main. Comme c’est gentil ! J’apprécie d’autant plus que nous ne sommes pas particulièrement amis. Francis est peut être un avatar du Phoenix, pour quelques minutes, qui sait ? Cela m’amuse d’y penser.

Maintenant je suis à nouveau dans mon appartement. Une fois, le beau Docteur Sorenson m’a demandé « Vous pensez à moi quelques fois ? » Oh ! Que oui ! Toujours dans mon cœur. Mais ce soir, personne au monde ne peut me contacter. J’ai fort malencontreusement oublié mon téléphone portable dans un tiroir de mon bureau à la Fac ! Tant pis. Tant mieux. Il faut tout prendre au mieux. Ce soir, reposons-nous.

Le lendemain, c’est David qui m’appelle. Entre temps, j’ai récupéré mon portable. Son Aÿ lui a acheté une « rizière ». C’est ainsi que je surnomme l’autocuiseur dans lequel on fait le riz à la vapeur. C’est tellement plus joli qu’un nom d’appareil électroménager ! Alors, comment faire pour s’en servir ? Je le lui explique : mettre une mesure de riz, une mesure d’eau, et une mesure supplémentaire pour la rizière. Il ne comprend pas. Je répète doucement. Un bon professeur doit pouvoir enseigner n’importe quoi pourvu qu’il ait compris lui-même, n’est-ce pas ? Quand je raccroche, je suis contente : il m’a appelée. Quelque soit le prétexte, je suis contente. Tout ce qui me vient de lui contribue à mon bonheur.

Aujourd’hui, c’est mardi. La seule journée où je n’ai pas cours. Les autres collègues de français en profitent pour rester chez eux. Moi, pour faire ce que je n’ai pas le temps de régler au quotidien. En l’occurrence, je dépouille une Enquête faite auprès de tous mes étudiants, quelque soit leur niveau. Je classe les résultats quantitatifs et en tire des statistiques. Quant aux résultats qualitatifs, ils éclairent les précédents. Le tout permet de faire des projections assez précises, voire chiffrées, pour les semestres suivants. J’en ai besoin si nous voulons mettre sur pied un vrai Département de Français.

Ceci fait, je vais à la Bibliothèque retrouver un groupe de professeurs sélectionnés au hasard par quelques unes des secrétaires des bureaux administratifs, et chargés de recruter des étudiants pour la rentrée prochaine. Notre université est un établissement privé. Son but est de rapporter un maximum d’argent à ses actionnaires, tout comme n’importe laquelle des industries d’un pays européen. Le blablabla officiel du Président au sujet du rayonnement de la culture, des échanges internationaux contribuant au développement de la personnalité des étudiants, des visées sociales et humanitaires de certaines matières à option… ne sont en réalité qu’un discours publicitaire. Nous devons nous vendre. Pour ce faire, nos produits doivent être brillants. Ce qui n’est pas encore le cas, car nous n’avons eu droit qu’aux étudiants de troisième choix après le concours national d’entrée à l’université. Mes collègues et moi sommes donc chargés de mission : nous allons recruter de bons éléments dans un collège boîte-à-Bac d’une ville nouvelle voisine.

Il s’agit de Zhong Shan City. Ville nouvelle à vingt minutes de Zhu Hai par autoroute. En 1866, sur l’emplacement des splendides immeubles d’aujourd’hui, il n’y avait que quelques maisons basses et le village était bien pauvre. Mais c’est là que naquit le Docteur Sun Yat Sen. Seule personnalité politique à faire l’unanimité chez les Communistes et chez les Nationalistes, à Taïwan et sur le Continent. Zhong Shan est son nom de plume. Nous allons à la « China Hong Kong English School of Zhong Shan City » Cette ville nouvelle est superbe. D’une propreté hollandaise. Le plan en est carré comme celui des anciennes villes chinoises. La végétation, régénérée par les récentes pluies, est luxuriante et admirablement entretenue. Quant à l’école, ça, c’est une école qui ressemble à quelque chose ! On se  croit arrivés en Angleterre !

Nous sommes accueillis avec respect par les responsables de l’école, et crainte de la part des élèves. Leur avenir se joue ! C’et du moins ce qu’ils pensent. Moi, je ne crois pas à ce genre de chose, mais eux en sont persuadés. Nous sommes priés de former des groupes de deux. L’un posera les questions « techniques » et l’autre tâchera de deviner la vraie personnalité de l’élève. Marya M. ma collègue d’origine russe et moi formons un couple. Elle prend la direction des opérations du point de vue technique, et moi, j’endosse le rôle de l’observateur. Cela correspond parfaitement à nos expériences professionnelles et à nos personnalités respectives. Marya est professeur au Business Management Departement, et cela ne fait pas très longtemps qu’elle est en Chine. Quant à moi, j’y suis depuis tant d’années que je ne compte plus, et entre autres qualifications, j’ai des diplômes de psychologie, graphologie et caractérologie.

Les élèves défilent pendant environ deux heures. Marya demande « Comment avez-vous connu notre université ? Pourquoi voulez-vous y venir étudier ? Quelle est votre meilleure matière ? » Et moi, je les observe, de temps à autre je souris pour les encourager. Certains sont vraiment très nerveux. Puis je demande « Que fais ton père ? Et ta maman, elle travaille ? Qu’est-ce que tu aimes faire quand tu as du temps libre ? » C’est dans de telles circonstances que je mesure l’étendue de l’expérience que j’ai accumulée. A peine vois-je arriver le candidat que je peux prédire son comportement. Quand ils commencent à parler, je sais ce qu’ils vont dire, où ils vont se troubler, quelle est la phrase du dépliant publicitaire de notre université qu’ils vont placer parce qu’ils la trouvent belle et qu’ils l’ont apprise par cœur !

D’un côté, ils sont attendrissants. De l’autre, j’avoue que leur totale incapacité à raisonner ou à faire preuve d’une dose de logique – même infime - m’agace toujours… Mais ils sont ainsi. Ils sont chinois. Ils n’ont aucune capacité à l’abstraction, à la logique occidentale, à répondre à une question – quelle qu’elle soit – en dehors du discours officiel appris par cœur. Mais comme ils sont très jeunes et très impressionnés par les professeurs étrangers que nous sommes, ils montrent immédiatement leur vraie personnalité. Ceux qui ont des problèmes personnels les étalent en grand sur la table au bout de moins de cinq minutes… en tremblant comme feuilles au vent d’automne…

Au retour nous sommes tous très fatigués d’avoir servi de réceptacles au stress de tous ces enfants et porté un moment leurs espoirs et leurs attentes. Le chauffeur de notre bus privé est un homme très complaisant. Il dépose chacun devant sa porte, où qu’il habite. C’est sa façon de nous montrer sa sympathie. Nous apprécions tous.

Le beau Docteur Sorenson m’a téléphoné. Il a une voix si agréable, caressante et posée, lente et mélodieuse. Elle m’était restée dans l’oreille après notre tout premier contact téléphonique lorsque je cherchais à recruter un professeur de français… Enfin, je lui trouve toutes les qualités. C’est sûr : je suis amoureuse. Je le suis vraiment pour la première fois de ma vie. Avant, je rêvais d’amour. Je croyais être amoureuse. Mais il y manquait toujours une dimension. La dimension de base. L’attraction physique. J’appréciais les capacités intellectuelles des hommes, leur habileté à ceci ou cela, leur réussite sociale, leur caractère… Mais je n’avais jamais été vraiment attirée physiquement. Ils me faisaient même plutôt peur, voire grand peur pour certains…

Mais lui, mon grand nou-nours, a fait basculer mes idées ridicules et mes principes obsolètes. Ils sont tous tombés à l’eau dans la baie de Hong Kong, un vendredi 21 mars, avant-veille de la Pâques Fleurie. Tout s’est dilué dans un monde nouveau, si nouveau… Dans les bras d’un grand Alien séduisant, si séduisant…

Les journées passent. Mon Assistante préférée m’a aidée à terminer mon Rapport d’Enquête en calculant tous les pourcentages. Elle fait cela avec son ordinateur. Ce qui est un ennui pour moi est un plaisir pour elle car elle est informaticienne de formation. C’est formidable de se compléter ainsi !

Ce soir je vais voir le beau Docteur S. Je l’ai appelé. Je ne me lasse pas d’entendre sa voix… Il a l’air heureux quand je lui téléphone, ce qui ne laisse pas de me réjouir profondément. Je vais lui offrir une orchidée dans un pot carré en terre cuite brune. Un pot très traditionnel. En Chine, ce sont les hommes qui collectionnent les plantes, et plus particulièrement les orchidées. Il ne le sait sûrement pas, mais je vais le lui expliquer. Comme je suis allée au magasin Carrefour, j’ai également acheté un poulet rôti pas plus gros qu’un pigeon. Nous ne risquerons pas l’étouffement, surtout à deux !

Je le trouve dans la pénombre, assailli de moustiques vrombissants – bien qu’il ait fermé la porte-fenêtre au fond du salon, et sans le moindre comestible pour son dîner. Nous faisons cuire un peu de riz, puisque maintenant il a une rizière dont il sait se servir. Je découpe l’étique volatile baptisé « poulet » par les chinois. C’est vraiment le cas de dire que le titre est pompeux… et nous mangeons sur la planche car il n’a pas de vaisselle.

Après ce festin, nous nous asseyons sur son canapé et je lui raconte une histoire. J’adore raconter des histoires. C’est une de mes spécialités. Lorsque, pour la première fois, j’ai lu la biographie de Geoffrey Chaucer, j’ai été très impressionnée. C’était un homme aux multiples talents, l’auteur des «  Contes de Canterbury », « Le Père de la Poésie Anglaise », l’ami des plus grands auteurs de la Renaissance Italienne, certes ; et encore philosophe, diplomate, homme d’affaires… De quoi vous faire tourner la tête. Mais ce qui m’a le plus frappée, c’est qu’il s’est présenté modestement comme « Conteur ». Il avait déjà commencé à narrer de petites anecdotes lorsqu’il était page chez la Comtesse Elizabeth de Burgh. Plus tard, il a certainement brillé à la Cour d’Edouard III et contribué à éclairer ses soirées en racontant des histoires drolatiques ou édifiantes. « Conteur » quel beau métier ! Comme Homère…

A David qui m’écoutait, très concentré, les yeux plissés, un léger sourire sur les lèvres … comme je le trouve beau… j’ai présenté le Mythe Fondateur de notre belle cité de Zhu Hai.